Imaginer une journée du Festival de Pâques au Camp des Milles n’a jamais été pour moi un simple geste de programmation. C’est un déplacement intérieur, un choix presque intime. Faire de la musique autre chose qu’un moment de beauté suspendue : lui redonner sa place de nécessité, de langage essentiel lorsque les mots deviennent insuffisants. La musique ne vient pas ici adoucir l’Histoire ; elle vient l’affronter, l’interroger, la traverser.
La naissance même du Festival de Pâques est intimement liée à une lecture qui m’accompagne depuis longtemps : 1492 de Jacques Attali. Ce livre a profondément nourri ma réflexion sur le basculement des rapports entre l’homme, l’art et le sacré, sur ce moment où l’humanité commence à s’autoriser un dialogue plus direct avec le sens, avec le divin, avec sa propre responsabilité. Cette tension, entre vie, mort et possible résurrection — qu’elle soit spirituelle, philosophique, intime ou politique — traverse encore aujourd’hui notre manière de penser le monde. Elle fonde, pour moi, le sens profond de ce festival.
Le Camp des Milles est un lieu où l’on n’entre jamais tout à fait comme ailleurs. Ici, l’Histoire n’est pas un récit lointain : elle est une présence, une mémoire qui nous regarde. Et ici se posent, avec une intensité particulière, les grandes questions qui traversent l’humanité : qu’est-ce qu’un homme face à la violence du monde ? Qu’est-ce qu’un homme face à l’effondrement des repères ? Qu’est ce qu’un homme face à sa propre conscience ? Pour nourrir ce temps de réflexion, j’ai éprouvé le besoin d’aller chercher des paroles qui ne se parlent pas toujours, de provoquer des rencontres qui, ailleurs, n’auraient pas lieu. J’ai pris le temps de convaincre, d’inviter au dialogue, de rassembler des voix venues d’horizons différents, avec la conviction que c’est dans cet écart que naît la pensée.
C’est ainsi que se retrouvent à nos côtés Jacques Attali, écrivain, économiste et conseiller d’État honoraire, et Bernard Foccroulle, organiste et compositeur ; mais aussi Delphine Horvilleur, rabbin et auteure, et Laurent Berger, aujourd’hui engagé à la tête de l’Institut Mutualiste pour l’Environnement & la Solidarité au sein du Crédit Mutuel Alliance Fédérale. Des voix qui interrogent notre rapport ausens, à la responsabilité, à la transmission. Pour animer ces tables rondes Alain Cabras, anthropologue des religions, m’accompagne dans cette réflexion : il en est l’interlocuteur attentif, le point d’ancrage et le complice discret, veillant à ce que la pensée ne se coupe jamais du sens profond du sacré et de ses métamorphoses.
Cette journée a été pensée comme une invitation à penser, à faire dialoguer la musique avec la mémoire, l’émotion avec la conscience, l’art avec la responsabilité citoyenne. J’accepte que certaines questions demeurent ouvertes. Peut-être est-ce là, au fond, la fonction la plus précieuse de l’art : non pas nous rassurer, mais nous rendre plus lucides ; non pas refermer les plaies, mais nous rappeler qu’elles existent — et que c’est à nous, collectivement, d’en prendre soin.
Dominique Bluzet
Directeur exécutif du Festival de Pâques
En écho à cette journée, j’ai tenu à faire entendre des musiques nées au cœur même du camp de Terezín. Elles portent en elles une charge symbolique qui me bouleverse profondément. Les œuvres de Gideon Klein, Hans Krása et Erwin Schulhoff sont nées dans l’adversité la plus radicale ; elles disent, avec une intensité saisissante, ce que peut être la création lorsqu’elle devient un acte de résistance, une affirmation de la dignité humaine face à la déshumanisation. Les écouter aujourd’hui, c’est accepter d’être traversé par cette tension fragile entre l’effondrement et la persistance de l’humain.
Ces pages seront confiées à des artistes qui partagent cette même exigence de sens : Paul Zientara, Krzysztof Michalski, les musiciennes du Quatuor Fidelio, et moi-même. Et parce que la mémoire n’est pas seulement confrontation à l’ombre mais aussi chemin vers la lumière, les Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach, dans la transcription pour trio à cordes de Dmitry Sitkovetsky, viendront clore ce parcours intérieur comme une méditation sur la possibilité d’un apaisement — fragile, jamais acquis, mais toujours à réinventer.
Renaud Capuçon,
Directeur artistique du Festival de Pâques
Le Camp des Milles, seul grand camp français d’internement d’étrangers, d’opposants et de déportation de personnes juives durant l’été 1942, fut paradoxalement un lieu où la création fut une résistance à la barbarie. Pour de nombreux artistes internés, l’acte créatif devint une réponse à la déshumanisation : un geste de résistance, de résilience et de dignité. Aujourd’hui, le Site-mémorial poursuit cette mission en faisant de la mémoire un outil d’éducation citoyenne et de lutte contre l’antisémitisme, les racismes et les extrémismes.
En 2026, pour la première fois, le Festival de Pâques et la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation unissent leurs forces pour proposer une journée inédite où mémoire, pensée, création et engagement se répondent. Tables rondes et concerts s’y font écho pour interroger notre rapport au sacré, aux fractures de notre temps et à la force de l’art dans les moments les plus tragiques. Les musiques de Gideon Klein, Hans Krása, Erwin Schulhoff et Viktor Ullmann y résonneront avec intensité, éclairant de l’intérieur les mécanismes humains qui mènent au pire — ou au contraire, permettent de résister.
Alain Chouraqui,
Président de la fondation du Camp des Milles – Mémoire et Education
Dans le cadre de son volet solidaire « Musique en partage », le Festival de Pâques 2026, en partenariat avec la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Education, propose :
- 9h30 – 9h45 | Accueil et ouverture
Dominique Bluzet, directeur exécutif du Festival de Pâques - Daniel Baal, président du CIC - Alain Chouraqui, président de la Fondation du Camp des Milles
- 10h00 | Table ronde 1 : Ce que l’art transmet à la démocratie
Intervenants : Jacques Attali, écrivain, économiste et conseiller d’Etat honoraire,
et Bernard Foccroulle, organiste et compositeur
Modérateur : Alain Cabras
- 11h45 | Concert – Les musiques du Camp de Terezín
Des œuvres nées dans l’adversité, révélant la puissance de la création comme acte de résistance.
- 13h – 15h15 | Déjeuner et visites guidées sur inscriptions du Site-Mémorial
- 15h30| Table ronde 2 : Un dialogue entre engagement spirituel, responsabilité sociale et mémoire.
Intervenants : Delphine Horvilleur, rabbin et auteure / Laurent Berger, directeur de l’Institut Mutualiste pour l’Environnement et la Solidarité au sein du Crédit Mutuel Alliance Fédérale - Modérateur : Alain Cabras
- 17h15 | Concert
Renaud Capuçon, violon - Paul Zientara, alto - Krzysztof Michalski, violoncelle
Johann Sebastian Bach Variations Goldberg (transcription pour trio à cordes de Dmitry Sitkovetsky) Adolf Siebert, Max Schlesinger Hymne des Milles (transcription)
- 18h15 | Conclusion de la journée
Ce projet reçoit le soutien d’ASSAMI, cercle des amis et mécènes de la musique du Festival de Pâques.
Journée en accès gratuit, sur réservation obligatoire (à partir du 5 mars 2026) sur : festivalpaques.com
Des navettes sont mises à disposition du public, depuis le Grand Théâtre de Provence et retour
(5€ AR/personne).
Site-Mémorial du Camp des Milles : 40 chemin de la Badesse, 13290 Aix-en-Provence
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À noter : Dimanche 29 mars à 20h30, Grand Théâtre de Provence
Le public du Festival de Pâques retrouvera l’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Zürich, sous la direction de Gianandrea Noseda dans le Requiem de Verdi, œuvre qui fut surnommée après la guerre, Requiem de Terezin, pour avoir marqué l'histoire du camp.
Infos : https://festivalpaques.com/